Enfant de guerre

Bonsoir,

J’aimerais partager un témoignage personnel qui fait suite à une prise de conscience fondamentale.

Comme le titre de ce post le laisse présager, je vais parler de Guerre. Pour cela, nous allons faire un petit voyage dans le temps, un retour sur le passé de mes ancêtres.

Ma mère est née en Alsace. Mon père est né en Colombie. Tous les deux dans les années 40. Leurs terres respectives ayant connu la 1ère et la 2ème guerre mondiale, et outre atlantique un pays qui n’a pas connu de période de plus de quinze ans, sans guerre civile.

Je suis donc, sans conteste, une enfant de la guerre. Ironie du sort, ma mère a fait le choix conscient, de m’appeler Colombe. La première raison de ce choix était pour faire un rappel à mes origines Colombiennes, la deuxième par Utopie. Un jour, elle m’a confié : “je t’ai appelé Colombe pour que tu incarnes la paix entre les peuples”.

Alors sur le papier, ça fait un joli début ou fin de roman, dans les faits c’est une toute autre histoire…

Comment incarner la paix entre les peuples, quand ma vie ressemble à un terrain miné ? Les effets collatéraux sur mes parents ont été cataclysmiques, j’ai grandi dans un no man’s land, un champs de ruines affectif. Les deux familles ont littéralement implosé. Certains sont restés médusés face à tant de violence et se sont recroquevillés sur eux-même mutiques, dépressifs. D’autres sont devenus des pitbulls. Surtout ne rien lâcher… sans doute par inconscience et peut-être par dépit aussi. La guerre a continué à faire ses dégâts de génération en génération, jusque dans l’intimité de chacun.

Je suis née de ce chaos intime et historique. Je suis une survivante, non pas par miracle, mais bien parce que la guerre m’est familière, je la porte en moi, je ne la connais que trop bien. Mes cellules hurlent, crient, pleurent, enragent de cette énergie puissante et destructrice. Je suis une guerrière de la vie, une amazone sauvage. Je ne lâche rien, je sais me battre, j’analyse et je sonde mon environnement pour sauver ma peau coûte que coûte. Quand je meurs, je renais de mes cendres, toujours.

Mes cellules portent la peur, la violence, les cris, les larmes, le sang, la mort. Je porte en moi l’histoire de mes ancêtres, je suis mes ancêtres. Dans Colombe, il y a Colon, il n’y a plus de doute, mon nom est imprégné d’histoire. J’ai colonisé, j’ai été colonisé, j’ai été des deux côtés de la barrière, j’ai été victime, bourreau, j’ai tué, j’ai été endeuillé, j’ai violenté, j’ai été violenté, j’ai collaboré, j’ai été dénoncé…

Les flashs remontent les uns après les autres, je suis submergée par tant d’inhumanités subis à travers les âges de mes vies passées. J’ai combattu avec mes soeurs et mes frères d’armes et d’âmes.

La lumière existe parce qu’il y a l’ombre. L’un n’empêche pas l’autre. Les deux faces d’une même pièce. La guerre, la paix. Le yin, le yang. Je comprends enfin le sens de mon incarnation. Parce que je porte la guerre, je suis bien placée pour oeuvrer désormais à porter la paix.

C’est paradoxal mais je crois qu’être un artisan pour la paix requière les mêmes qualités qu’être un guerrier : Courage, persévérance, conscience, force et Amour.

Mais comment faire ?  Je prie pour être guidée, inspirée.

Aussi surprenant que cela puisse paraître une ébauche de réponse m’est venue grâce au prix nobel de la paix, cette année. En effet, le 7 octobre, il a été attribué le prix nobel de la paix au président Colombien Juan Manuel Santos, pour ses efforts en faveur du processus de paix avec le chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) Timoleon Jiménez dit Timochenko.

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Pas de malentendu, ces hommes sont loin d’être des enfants de coeur, ils ont été l’un comme l’autre chef d’armées, tout comme leurs prédécesseurs. Des centaines de milliers de Colombiens sont morts sous leurs ordres que ce soit du côté de l’armée ou de la guérilla. Le sang a coulé, beaucoup, longtemps. Chaque colombien, sans exception, a perdu de près ou de loin un être cher, un ami, un parent, un enfant. Nous sommes tous endeuillés et traumatisés de plus de 50 années de guerre civile, marqués par la terreur et par l’enfer sur terre.

Le message que je souhaite faire passer n’est ni moral, ni politique. Je ne suis pas neutre dans cette histoire, moi non plus.  Mon intention est la compréhension fondamentale qu’avant que la justice puisse se faire et peut-être un jour le pardon se déposer, il y a avant toute chose, l’incontournable étape de mettre fin à la guerre et de poser les armes pour laisser place au dialogue.

Bien qu’ayant été des pitbulls, ayant goûté le sang et n’ayant rien lâché pendant des décennies, une part d’humanité même infime est restée intacte, animée peut-être eux aussi, par un brun d’Utopie. Celle en laquelle ma mère a voulu croire il y a 36 ans. Malgré les erreurs passées, les horreurs prononcées et commises, les Colombiens ont voté, certes pas à la majorité, mais suffisamment nombreux pour que JM Santos soit encouragé à signer ce traité de paix avec les Farcs.

Ingrid Bétancourt, ancienne otage des Farcs pendant 6 années a été interviewée par LCI et a déclaré :

“Je suis convaincue que l’on va réussir. Le prix Nobel fait appel à la générosité des Colombiens, vous savez, il y a beaucoup de Colombiens qui vivent dans les villes, pour qui la guerre a quelque chose d’abstrait, qui ont voté “non”. Ce sont les régions les plus touchées qui ont voté pour le oui. C’est un appel à la générosité,  à la grandeur, à l’heure de la réconciliation et non de la vengeance, et c’est tout ce à quoi nous croyons qui a été récompensé”. 

Cet événement historique résonne en moi, intimement. Nous sommes tous Colombiens. Le monde ne pourra s’engager dans un processus de paix durable qu’à condition que nous fassions, chacun, intimement la paix avec nous-même.

Aujourd’hui, le déclic se fait, je comprends enfin mon chemin de vie et pourquoi je m’appelle Colombe.

Je m’appelle Colombe parce que je porte la guerre dans mes cellules, dans ma chair, dans mes tripes, dans mon coeur. La paix commencera lorsque j’aurais signé ce traité de paix avec moi-même pour incarner cette Utopie qui a motivé ma naissance.

Je signe aujourd’hui ce traité de paix avec moi-même, devant vous. Le chemin sera long et périlleux. Je chuterai peut-être, souvent…

Je m’engage à oeuvrer à mon tour pour la Paix, en conscience, forte de mon expérience de vie.

Je citerai la maxime de Mark Twain qui symbolise ce tournant de l’histoire :

“Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait“.

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